17.08.2006
Numéro 49

L'ANALYSE POLITIQUE

Maître Bertrand RAMAS-MUHLBACH

 

LE HEZBOLLAH OU COMMENT SOUMETTRE LA DEMOCRATIE AU POUVOIR RELIGIEUX

  

La guerre engagée par l’armée israélienne contre les combattants du Hezbollah le 12 juillet 2006, a révélé le degré d’indépendance, d’organisation et le niveau des forces armées du mouvement intégriste.
A  l’origine, le Hezbollah était un mouvement de résistance nationale qui s’est utilement transformé pour devenir un parti politique.
Le conflit a néanmoins révélé  que le Hezbollah était doté d’une double nature : acteur des institutions démocratiques d’une part et  entité autonome des institutions politiques libanaises d’autre part.

Au cours des années 80, Le Hezbollah (mouvement fondamentaliste religieux) était la principale organisation militaire de résistance à l’occupation israélienne du Sud Liban à suite la suite de l’opération « paix en Galilée » menée par Israël en juin 1982.

La naissance de ce mouvement s’est expliquée par la conjonction de différents phénomènes :

-         tout d’abord, la République islamiste instaurée en Iran en février 1979, ambitionnait d’exporter la révolution islamique au-delà des frontières

-         en outre, les groupuscules intégristes chiites du Liban (le Rassemblement des Oulémas de la Bekka,  les Comités Islamiques et la branche libanaise du parti Chiite irakien Al-Daawa dirigée par Fadlallah) souhaitaient se fédérer au sein d’une structure organisée

-         enfin, les groupes chiites libanais envisageaient de confier le Commandement au Guide Suprême (à l’époque l’Ayatollah Khomeiny) héritier du prophète et des imams tout en faisant de Islam, le fondement idéologique de la pensée et de la foi

Théoriquement, le départ des israéliens du sud Liban en mai 2000 aurait du aboutir à la disparition du Hezbollah en tant que mouvement populaire de résistance puisque sa mission, validée et bénie par une fatwa émise par Khomeiny concernant la libération du Liban, était remplie.
Il n’en a rien été.
L’organisation intégriste a su profiter des failles su système politiques libanais pour assoire son influence idéologique au cœur de la population (I) avec toutefois, le plus grand mépris des principes démocratiques dans son combat idéologique (II).

 

I EXPLOITATION PAR LE HEZBOLLAH DES FAILLES DU SYSTEME POLITIQUE LIBANAIS

Le Hezbollah ou parti de Dieu est un mouvement d’obédience chiite fondamentaliste dont l’influence politique a été acquise grâce à une parfaite maîtrise des fragilités du système démocratique libanais (A) et de ses institutions multi confessionnelles (B).

 

A. LA PARFAITE MAITRISE PAR LE HEZBOLLAH DU MECANISME DEMOCRATIQUE AU LIBAN

 

Dans les années 80, le HEZBOLLAH envisageait l’établissement d’une république Islamique au Liban mais a finalement préféré s’inscrire dans la logique démocratique de l’Etat Libanais.

Aussi, en 1992, et bien qu’attaché à l’Islam comme fondement de l’action et de la pensée, le Hezbollah a soutenu le principe d’un pouvoir pluriconfessionnel garantissant une participation équitable des communautés dans la gestion politique de l’Etat.

Le Hezbollah pouvait dès lors se présenter aux élections législatives en tant que parti politique avec pour but de démontrer que le modèle pluriconfessionnel libanais était un exemple réussi de convivialité des différentes communautés contrairement au « modèle sioniste » au service d’une seule communauté.

Bien évidemment, le Hezbollah connaissait les fragilités de la démocratie au Liban au regard du financement de la vie politique et de l’admission des influences étrangères.

Aussi, en l’absence de réglementation sur le financement de la vie publique, et grâce à l’intervention financière de la Syrie et de l’Iran (budget estimé entre 20 et 120 millions de dollars annuel) le mouvement a pu renforcer son influence politique par l’intermédiaire de ses médias, et notamment sa chaîne de télévision (Al manar), ses deux organes de presse (dont la radio Al Nour), ou encore de son réseau d’institutions sanitaires et éducatives (hôpitaux, écoles, orphelinats…)

L’omniprésence du Hezbollah dans les différentes sphères de la société et sur les médias  a finalement servi de tremplin pour une représentation à l’assemblée nationale puisque lors des élections législatives de mai juin 2005, le Hezbollah a remporté 11 % des suffrages outre les voies gagnées par le Bloc de la Résistance et du développement dont il appartient, et qui a recueilli 27,4 % des suffrages.

Par la suite, et grâce à ses 14 députés (sur 128), le HEZBOLLAH a rejoint le gouvernement le 19 juillet 2005 en obtenant le ministère de l’énergie (Mohamed Fneich), sans compter officieusement 2 autres ministères, puisque Faouzi Saloukh (affaires étrangères) et Trad Hamadé (travail) sont considérés proches du Hezbollah.

Notons également que le pouvoir pris par le Hezbollah au Liban s’est traduit par le contrôle des institutions judiciaires dans son quartier général du faubourg de Haret Hreik au sud de Beyrouth.

En réalité, la prise du pouvoir supposait également une parfaite compréhension des fragilités du système multiconfessionnel au Liban.

 

B. LES FRAGILITES DU SYSTEME MULTICONFESSIONNEL AU LIBAN

 

Depuis toujours, la coexistence conflictuelle des diverses communautés religieuses au Liban a conduit les autorités à intégrer dans le système politique les particularismes religieux.

Déjà, lors des conflits sanglants de 1840 entre chrétiens et druzes, les Ottomans avaient divisé le Mont Liban en 2 circonscriptions : l’une au nord à majorité chrétienne et l’autre au sud à majorité druze.

Le gouverneur, (Motassaref) de confession chrétienne était entouré par un conseil administratif de 12 membres représentant les différentes communautés.

Par la suite, la Déclaration de mandat adoptée le 24 juillet 1922, a imposé à la France d’élaborer un statut organique pour le Liban en garantissant les intérêts religieux des diverses populations.

Aussi, la constitution libanaise promulguée le 23 mai 1926 confirmera, dans son article 9, les garanties dont jouissent les communautés au regard du respect des confessions, de leur libre exercice, et du respect des intérêts religieux tout en consacrant dans son article 10,  la liberté de l’enseignement religieux dans les écoles des différentes confessions.

Pour leur part, les arrêtés n° 60/LR du haut commissaire de France au Liban du 13 mars 1936 et 146 LR de 1938 ont fixé les communautés religieuses historiques officielles comprenant les différentes communautés chrétiennes, musulmanes et israélite, qui sont aujourd’hui au nombre de 18.

L’instauration du système démocratique n’a pas pour autant pacifié les relations entre les communautés religieuses officiellement reconnues.

Aussi, la multiplicité des conflits armés a conduit à l’élaboration d’un document d’entente nationale  le 22 octobre 1989 appelé « accord de Taef » et une révision de la constitution le 21 septembre 1990 prévoyant la suppression par étape du confessionnalisme politique (art 95).

Le système politique libanais est néanmoins resté enfermé dans ces contraintes issues du mode multiconfessionnel.

Tout d’abord, la possession de la nationalité n’est pas dissociée de l’appartenance à l’une des 18 communautés religieuses et l’accès à un poste politique ou de la haute fonction publique suppose l’appartenance à l’une des communautés reconnues.

Bien évidemment, un tel principe va à l’encontre du principe démocratique de l’égal accès au poste politique et au fonction publique consacré par l’article 7 de la constitution et l’article 25 du pacte International relatif au droits civils et politiques, mais le Hezbollah profite de cette contradiction pour renforcer son influence en présentant à chaque élection des candidats sunnites et chrétiens en plus des candidats chiites.

De la même manière, les institutions libanaises accordent des prérogatives aux chefs spirituels des différentes communautés, même non dotés de la nationalité libanaise ni établi au Liban.

C’est le cas de l’article 19 de la constitution qui permet aux chefs spirituels des communautés de saisir le Conseil Constitutionnel Libanais pour ce qu’il en est du statut personnel, la liberté de conscience, l’exercice du culte la liberté de l’enseignement religieux.

Le Hezbollah respecte donc scrupuleusement les règles constitutionnelles libanaises en se nourrissant des influences idéologiques iraniennes tout en éprouvant le plus profond mépris des règles démocratiques

 

II. LE MEPRIS PAR LE HEZBOLLAH DE LA REGLE DEMOCRATIQUE

 

Le respect pour la règle démocratique ne vaut, pour le Hezbollah, que s’il s’agit d’accéder au pouvoir. En effet, le mouvement intégriste dénie toute prérogative à la souveraineté nationale en refusant de se désarmer (A) et n’a aucun égard pour la nature humaine compte tenu de son attachement au rôle du martyr (B).

 

A.LE REFUS POUR LE HEZBOLLAH DE DESARMER CONFORMEMENT A LA RESOLUTION 1559

 

Le Liban dispose de frontières internationalement reconnues, d’une souveraineté et d’une indépendance politique, interdisant tout intervention extérieure dans la gestion de ses prérogatives de puissance publique.

Néanmoins, la présence sur son territoire de milices armées (chrétiennes, druzes, chiites), privait le gouvernement libanais d’exercer sa souveraineté sur l’intégralité du territoire nationale.

C’est dans ces conditions que le 2 septembre 2004, le Conseil de Sécurité des Nations Unies a adopté la résolution 1559 demandant à toutes les forces étrangères de se retirer du Liban et appelant à la dissolution et au désarmement de toutes les milices libanaises et non libanaises.

La première exigence a été remplie par le retrait des forces syriennes du Liban mais non la seconde, faute pour le Hezbollah d’accepter de désarmer.

Ainsi, en parfaite contradiction avec les règles de la démocratie en vertu desquelles la nation est souveraine, le Hezbollah dispose d’une milice privée et d’un armement propre en dehors des forces armées officielles gouvernementales.

Pour justifier son refus de désarmer, le mouvement intégriste fournit des explications qui ne correspondent pas à la réalité géopolitique.

Selon le Hezbollah, les israéliens ne se seraient pas intégralement retirées du Liban conformément aux résolutions 425 et 426 du conseil de sécurité, adopté en 1978.

En effet, selon lui, l’absence de retrait total israélien résulte de leur présence dans le secteur des fermes de Chebba.

Cet argument est en réalité absurde.

Ce secteur était syrien lorsqu’il a été occupé en 1967 par Israël et non libanais (confirmations multiples du conseil de sécurité notamment le 18 juin 2000 S/PRST/2000/21) mais le Hezbollah continue de prétendre le contraire pour justifier, en marge de son statut de parti politique, son rôle de résistant à l’occupant israélien.

Au-delà de cet argument politique, le maintien de la présence armée se justifie pour des raisons idéologiques.

Sur les ondes de la télévision Al Manar, le Cheikh Hassan Nasrallah tient régulièrement un discours anti israéliens en prétendant que la résolution 1559 est une demande israélienne (19 02 2005), qu’il convient de poursuivre le Jihad, guerre contre l’entité sioniste (19 02 05), que les juifs sont «les ennemis d’Allah » et « les meurtriers du prophètes »  (17 02 05), que « toute guerre fratricide dans un pays arabe ou musulman sert aussi les intérêts du grand Satan (les américains) qui veulent contrôler nos ressources naturelles, et que nous soyons des millions d’esclaves sans honneur, sans respect, et sans existence… » (19 05 2005).

Si le refus de désarmer constitue une atteinte à la démocratie libanaise, de tels arguments, justifient l’éloge du martyr pour Allah (Chahadah). 

 

B. LE CULTE DU MARTYRE

 

Le mépris de la démocratie et de la nature humaine se traduit également par l’encouragement au martyr dont la notion revêt une importance particulière dans l’inconscient chiite.

Aussi, chaque jeune chiite doit recevoir, dès son plus jeune age, une éducation basée sur l’idéal du martyr, incarné par l’Imam Hussein lors de la bataille de Kerbala en 680.

Le Hezbollah gère à cet effet, l’association El shahid qui assiste les familles des hesbollahis mort au champ d’honneur ou prisonnier de guerre.

Le numéro 2 du Hezbollah le Cheikh Naïm Kassem a expliqué dans son ouvrage « le Hezbollah, orientation, expérience et avenir » la nécessité d’éduquer la jeunesse dans l’esprit du martyr.

En effet, la lutte contre l’ennemi s’estompe si la victoire et lointaine ou incertaine alors est-il préférable de donner une éducation fondée sur le martyre car le don de soi accroît au maximum  l’efficacité de l’action. (p 58-59).

Si l’éducation basée sur la victoire ne garantit pas la victoire et inhibe les   forces potentielles de la nation, l’éducation basée sur le martyr revient à tirer profit de toutes les potentialités en réalisant le martyr  ou la victoire ou les 2 en même temps.

Les jeunes chiites sont donc éduqués dans l’esprit du martyr qui est un honneur et un privilège suprême car se sacrifier par amour du Tout puissant promet le bonheur éternel dans la vie de l’au-delà alors que la vie d’ici bas, motivée par les contingences matérielles, est insignifiante.

Dans la page 58 de son ouvrage, le Cheikh Naïm Kassem rappelle que « l’occident, du fait des fondements de sa pensée, sacralise la vie matérielle et n’est donc pas en mesure d’assimiler le sens du martyr ni le sens spirituel de l’orientation de l’islam car la compréhension de ce sens nécessite de côtoyer la vie des moudjahiddines et les réalités de la société islamiques en général ».

Force est de constater qu’une telle idéologie est en parfaite contradiction avec les principes de la démocratie, du respect de la personne humaine, de sa liberté de pensée, du droit à la vie, tant pour soi que pour autrui.

D’ailleurs, la notion même d’éducation au martyr pourrait être qualifiée, dans les démocraties occidentales, d’incitation au meurtre, à la haine raciale, ou, lorsque la mort n’est pas donnée, d’endoctrinement ou de manipulation mentale.

C’est sûrement cette différence dans la qualification de l’acte que l’on nomme communément « guerre de civilisations ».

Ainsi, le Hezbollah a toujours su manier admirablement le concept de démocratie alors même que son idéologie centrée sur la destruction d’Israël au moyen d’une incitation de la jeunesse à s’offrir en martyr y est parfaitement étrangère.

Dès lors, l’intervention israélienne au Liban était d’autant plus justifiée qu’à défaut de faire disparaître le mouvement intégriste, la destruction d’une grande partie de l’assise économique du Hezbollah rendra plus difficile le financement de l’éducation à la haine dans l’esprit de la jeunesse libanaise.

   

 

 

 

    Consultez les précédentes analyses
 

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COMMENT CONCILIER
 SOUVERAINETE JUIVE ET DEMOCRATIE


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